The wrestler s’ouvre sur Randy, catcheur déchu, de dos, filmé en caméra portée. Le choc est de taille. Aronofsky a remplacé toute son équipe technique habituelle. On est ici proche d’une esthétique documentaire, ou de ce que l’on pourrait appeler le cinéma vérité. L’aspect rugueux du métrage est renforcé par l’utilisation de pellicule 16mm, au grain deux fois plus gros que sur des films 35mm traditionnels.
Contrairement aux autres films, trop nombreux de nos jours, adoptant une esthétique similaire, le procédé n’est pas ostentatoire. On est loin des caméras portées des frères Dardenne filmant leurs protagonistes de dos, aidé d’un caméraman atteint de la maladie de parkinson. Ici, la technique, bien qu’admirable se fait invisible. Le but est de rester au plus près des corps, de se tenir à proximité de ces héros de pacotille en collants bariolés.
Malgré son apparence classique, The wrestler se permet quelques envolées stylistiques, permettant de mieux faire ressentir le drame de Randy. On pense à la séquence de catch en flashback, véritable séance de torture infligée à coups de fil barbelé et d’agrafeuse. Le film nous montre d’abord les blessures de Randy soignées par le médecin, avant de nous ramener par d’astucieux flashbacks à l’origine de ces contusions. Cela permet au spectateur de ne ressentir que les conséquences de la violence sans être subjugué par le spectacle orchestré par ces professionnels de la douleur.
On a beaucoup parlé de l’interprétation remarquable de Mickey Rourke, qui a raté de peu cette année l’oscar du meilleur acteur. Affublé de prothèses auditives et de lunettes de grand-mères, recouvert d’ecchymoses et de cicatrices, ce colosse de 200 kg fait peine à voir. Car plus que de rédemption, il est question ici de douleur et de dégradation du corps. Rourke joue à la perfection cette montagne de muscle en fin de vie, se rendant compte qu’il ne peut plus faire ce pourquoi il a vécu jusqu’à maintenant.
Il y a cette séquence étonnante où, confinés dans une salle des fêtes glauque, des anciennes légendes signent des autographes contre quelques billets verts. Ici, Randy contemple son avenir. Il observe ses congénères réduit dans des fauteuils roulant, ou au physique diminué. Inapte en vivre en société, incapable d’aller sur le ring, Randy n’est plus complètement un être humain. Rêvant des acclamations de la foule alors qu’il traverse les couloirs d’un supermarché, le catcheur a tout perdu, la santé, sa famille, ses ambitions.
L’intelligence du film provient de son traitement, très discret et efficace. Il est intéressant de voir tous ces réalisateurs de la deuxième moitié des années 90 commencer à assumer la relève des grands cinéastes. Ces metteurs en scène que l’on accusait facilement d’esbroufe et de superficialité ont à peu près tous abandonné depuis quelques temps leurs effets de manches pour se concentrer ce qui représente le cœur de l’art cinématographique : le drame. Des films comme Zodiac de David Fincher, There will be blood de Paul Thomas Anderson, ou encore L’assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford d’Andrew Dominik nous ont montré que cette génération est arrivée à maturité, et ses cinéastes s’apprêtent à nous donner les meilleurs films de leur carrière.
The wrestler est donc un magnifique bras d’honneur à tous les détracteurs d’Aronofsky, qui l’accusaient d’être le plus artificiel des réalisateurs. Il vient de nous montrer que son ciném, débarrassé de ses traditionnels atours, possède ce qui devrait se trouver au centre de chaque film : un drame émouvant ramenant le spectateur à son propre vertige existentiel.






