mardi 13 novembre 2007

Les promesses de l’ombre de David Cronenberg : ***/4


Une rue sombre, une petite échoppe de barbier, le propriétaire discute de banalités avec son client. Son fils rentre. Le barbier essaie de le convaincre de prendre le rasoir. Il hésite un instant, puis attrape l’objet. Le client comprend ce qui se passe, mais il est trop tard, la lame a déjà pénétré son coup, et du sang coule à flot, rouge, se mêlant parfaitement aux ambiances orangées et aux lumières mordorées auxquelles nous a habitué Peter Suschitzky, le chef opérateur en titre de Cronenberg. Ainsi s’ouvre les promesses de l’ombre, et ainsi peut se résumer le film : une ambiance lourde, et des situations banales dans lesquelles la violence est sous-jacente, n’attendant que de pouvoir exploser à quelques rares moments clefs et magnifiques de ce sombre opus.

La première chose qui frappe dans ce film sur la mafia Russe : l’absence presque ostentatoire d’armes à feu. Ici, tout passe par la froideur de la lame. Chaque blessure sera faite avec violence et lenteur par des petits objets tranchants, montrant la rencontre contre nature, chère à Cronenberg, entre la chair et le métal. Les corps ici ne sont que viandes mutilés, parties lacérées, et membres arrachés. La découpe froide, lente et systématique, comme dans la séquence de préparation d’un cadavre, afin de le rendre méconnaissable, est élevée au rang d’art. Un art froid et sans âme allant de pair avec une dégénérescence de l’esprit, insensibilisé par une vie décadente.

Le corps mutilé, façonné, est ici élevé au rang d’art au travers des tatouages des protagonistes, incrustés dans la chair par le métal, qui après avoir été prophétiques dans crash, revêtent ici une signification de prédestination. Représentant le passé peu reluisant et ineffaçable des mafieux russes, les condamnant à une vie dans l’ombre. Leur application entraîne une mort plus ou moins immédiate, stigmatisée dans la scène du hammam, modèle du genre, montrant une lutte longue et difficile entre deux hommes armés, et un autre, nu. L’agonie est lente et le combat violent.

Malgré ces quelques éléments présents et récurrents à l’univers torturé de Cronenberg, force est de constater que son cinéma s’épure. Le film revêt une beauté formelle très simple, et finalement peu stylisée. Nulle trace ici non plus de l’humour décalé duquel le cinéaste saupoudrais quelques uns de ses films, et notamment History of Violence, son film précédent, et très proche thématiquement, et dans une moindre mesure formellement de ces promesses de l’ombre. Son cinéma se simplifie pour laisser de moins en moins de trace des tics de réalisation qui jadis jonchaient les métrages du réalisateur. Ce n’est pas forcément un mal, seulement une constatation.

Le style plus reconnaissable est celui de son scénariste, Steve Knight, qui après Dirty Pretty Things, réalisé par Stephen Frears, et que je recommande à tous, continue son exploration du Londres alternatif. La structure est parfaitement construite, et les personnages tous nuancés et profonds. Leurs blessures sont logiques, et leurs caractères particuliers. La tension et le rythme sont maintenue durant toute la séance, et le langage imagée ne paraît pas inapproprié, il permet au contraire de donner de la substance à un sujet, à mi-chemin entre thriller et drame social, qui sans cela pourrait tomber dans le misérabilisme le plus total, et la chronique la plus banale. Rien de cela, l’histoire de ces personnages est ici élevée au rang de tragédie.

Un mot sur Viggo Mortensen, tout simplement impressionnant, qui avec une économie de jeu incroyable arrive à faire passer toute la terreur et l’ambigüité que dégage son personnage, à mi-chemin entre chevalier et bourreau. Un petit geste, un regard, son accent russe impeccable, et un gangster apparaît sous nos yeux.

Thriller de facture classique, dégageant une tension malsaine et dérangeante, ce film tient toutes ses promesses.
Duck